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Alea Jacarandas : Hassen Ferhani, filmer ce qui reste

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Alea Jacarandas : Hassen Ferhani, filmer ce qui reste

Projeté en ouverture de la 21e édition des Rencontres cinématographiques de Béjaïa, Alea Jacarandas est sans doute le film le plus intime de Hassen Ferhani. Parti à la rencontre de son père, Ameziane Ferhani, le cinéaste se retrouve confronté à sa disparition et à une question vertigineuse : comment continuer un film lorsque celui avec lequel on voulait le faire n’est plus là ? Entre Alger, les archives familiales, les mots du père et les images du fils, Ferhani transforme l’absence en matière de cinéma.

Il y a des films dont le véritable sujet ne se révèle qu’en cours de route. Alea Jacarandas appartient à cette famille-là. Lorsque Hassen Ferhani commence à filmer son père, Ameziane Ferhani, journaliste culturel et écrivain, quelque chose semble pouvoir se construire autour d’un livre, des jacarandas et d’Alger. Mais le cinéma, comme la vie, ne respecte pas nécessairement les scénarios que l’on avait imaginés. La disparition du père bouleverse le projet. Il reste alors des images. Et une question : qu’en faire ?

À la Cinémathèque de Béjaïa, où le film est présenté en ouverture de la 21e édition des Rencontres cinématographiques, cette question traverse presque naturellement la discussion avec le public. Car Alea Jacarandas n’est pas seulement un film sur un père disparu. Il raconte ce qui demeure lorsque quelqu’un n’est plus là : une voix, des gestes, quelques jours de tournage, des photographies, des VHS, des phrases, un livre inachevé peut-être, une ville et surtout la possibilité de continuer à dialoguer par le cinéma.

Alger, l’autre personnage

Il fallait sans doute Alger. La capitale n’est jamais un simple décor chez Ferhani. Dans Alea Jacarandas, elle devient le territoire où se croisent la mémoire familiale, l’histoire du père et le regard du fils.

Ameziane Ferhani s’intéresse aux jacarandas disséminés dans la ville. À partir de cette quête, une autre cartographie d’Alger se dessine. Hassen Ferhani reprend en quelque sorte le chemin. « Il y avait l’idée de poursuivre le dialogue avec lui », explique-t-il à Béjaïa. Mais il y avait simultanément cette autre ambition : construire « un portrait d’Alger ».

Les deux projets finissent par se confondre. Chercher le père, c’est parcourir la ville. Filmer Alger, c’est retrouver quelque chose du père. Les bouquinistes, les rues, les rencontres, Samir, les arbres et les fragments de quotidien cessent alors d’être des éléments périphériques. Ils deviennent les pièces d’une géographie intime.

Ferhani ne cherche pourtant jamais à enfermer Alger dans une image définitive. Sa caméra procède plutôt par touches, rencontres et résonances. Une ville n’est peut-être racontable qu’ainsi : par les personnes qui l’habitent, les souvenirs qu’elles y déposent et les absences qu’elles y laissent.

Quand le père pose la question au cinéaste

Il existe dans Alea Jacarandas un moment qui semble contenir une grande partie du film. Ameziane Ferhani demande à son fils, en substance, ce qui lui a donné envie d’écrire et de filmer. Question simple en apparence. Hassen Ferhani reconnaît pourtant avoir été désarçonné. « À ce moment-là, je n’ai pas de réponse », raconte-t-il. Il ne répondra finalement pas avec une explication. Il répondra avec du cinéma.

Le réalisateur retourne vers les archives familiales, notamment les anciennes cassettes VHS. Ce geste est d’autant plus chargé de sens que la caméra familiale avait été achetée par sa mère. Les images privées cessent alors d’être de simples souvenirs. Elles deviennent une réponse.

Plus tard, lorsque le père demande d’où vient ce désir de filmer, Ferhani convoque également la première image de l’un de ses premiers films : Les baies d’Alger.

Et derrière cette image semble se dessiner une réponse que le fils peut désormais adresser au père : « c’est aussi grâce à toi que je fais du cinéma ».

Voilà peut-être le cœur secret d’Alea Jacarandas. La transmission n’est jamais expliquée frontalement. Elle circule entre les images.

Le portrait d’Ameziane Ferhani qui émerge du film refuse l’hagiographie. C’est probablement l’une de ses qualités essentielles. Le père n’est pas transformé en figure idéale parce qu’il a disparu. Il demeure un homme de contradictions, de discussions et de nuances. Son regard sur l’Algérie, la culture ou l’auto-orientalisme révèle surtout une méfiance envers les représentations trop faciles.

Hassen Ferhani insiste précisément sur cette dimension lorsqu’il évoque son père devant le public de Béjaïa : « Il savait toujours prendre les choses avec nuance. »

Il était, dit-il encore, quelqu’un qui observait ce qui se passait et qui demeurait constamment en réflexion.

Cette « zone grise » entre documentaire et fiction

Chez Hassen Ferhani, le documentaire n’a jamais consisté à poser une caméra devant le réel en prétendant qu’elle pourrait disparaître. Alea Jacarandas pousse cette réflexion encore plus loin. Certaines séquences donnent le sentiment d’assister à quelque chose de totalement spontané ; d’autres paraissent presque écrites. Le spectateur peut momentanément ne plus savoir où s’arrête le réel et où commence la mise en scène. Ferhani revendique cette incertitude. Il parle d’une « zone grise entre le documentaire et la fiction » qu’il cherche à explorer dans ses films. Sa matière première reste le réel, mais ce réel devient cinéma par la construction, le montage, les rencontres et la manière dont les personnes filmées participent elles-mêmes au récit. 

Mais Alea Jacarandas déplace encore davantage cette frontière. Habituellement, Hassen Ferhani observe. Cette fois, il doit également accepter d’être observé. Le cinéaste qui plaçait la caméra entre lui et le monde se retrouve devant elle. Ferhani utilise plusieurs fois un mot qui éclaire sa méthode : résonance. Une image ne vaut pas uniquement pour ce qu’elle montre. Elle peut répondre à une image apparue trente minutes auparavant. Le montage devient ainsi moins une manière d’ordonner les événements qu’une façon de les faire dialoguer. « Pour moi, un film, c’est ça », explique Ferhani : créer des résonances. Cette conception permet également de comprendre la présence des archives. 

Ce que peut encore une image

Reste alors la question la plus douloureuse : comment terminer ? Comment poursuivre un film lorsque son protagoniste essentiel n’est plus là ? Ferhani aurait pu considérer que la disparition de son père rendait le projet impossible. Il choisit le chemin inverse. L’absence devient elle-même une matière. Quelques images peuvent suffire. Une photographie peut ouvrir un récit entier. Ce qui n’a pas été filmé peut parfois devenir aussi important que ce qui l’a été. Ferhani évoque à ce propos la puissance du hors-champ : « Le cinéma nous permet un hors-champ extraordinaire. ». Cette phrase pourrait presque servir de clé à Alea Jacarandas. Car le père finit par habiter le film jusque dans les endroits où il n’apparaît plus. Son absence devient une présence cinématographique. Ferhani le formule simplement : parfois, « l’absence d’images peut aussi nous donner envie de faire des images ».

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