À la Casbah de Béjaïa, pour la dernière journée des Rencontres cinématographiques de Béjaïa, proches, comédiens et compagnons de route d’Anis Djaad ont choisi de lui rendre hommage d’une manière singulière : en donnant voix à Dernier tour à Jeanne d’Arc, son dernier scénario. Plus qu’une commémoration, une façon de remettre son cinéma en mouvement.
Il n’était pas question d’aligner les discours convenus ni de figer Anis Djaad dans la solennité d’un hommage posthume. Ceux qui l’ont connu ont choisi une autre voie : remettre en circulation son cinéma, faire entendre ses mots et donner, le temps d’une lecture, une existence à un film qu’il n’aura pas eu le temps de tourner.
Au centre de ce « Café-ciné Anis Djaad : le cinéma au-delà du film », son dernier scénario, Dernier tour à Jeanne d’Arc. Réunis par Amina Salem Castaing, Meriem Medjkane, Samir El Hakim, Aymen Tighiouart et Hichem Mesbah en ont fait entendre les personnages et les silences. Abdelkrim Tazarout était également de cette rencontre où l’absence du cinéaste a fini par prendre une étrange présence.

L’idée était précisément de ne pas organiser « un hommage classique ». Amina Salem Castaing, qui devait produire le projet, l’a rappelé d’emblée : il s’agissait moins de célébrer Anis Djaad que de faire vivre son travail. La lecture fut donc pensée comme une expérience. Un morceau de musique lié à l’écriture du scénario, des éléments de la note de réalisation, des images et, surtout, des voix : tout devait permettre au public d’entrer dans l’univers d’un film encore à l’état de promesse.
Dernier tour à Jeanne d’Arc porte pourtant déjà les marques de son auteur. Le récit suit une mère confrontée à la précarité, à la maladie et à la menace de perdre la garde de son enfant. D’un appartement modeste aux services sociaux, d’un travail fragile à un carrousel qui devient presque un refuge, le scénario avance au plus près des petites humiliations, de la fatigue et de la tendresse. Même lu sans images, le film semble chercher son cadre, son rythme, sa lumière.
Après la lecture, la parole s’est libérée et un autre Anis Djaad est apparu. Samir El Hakim se souvient d’un homme à l’humour fin, décalé, volontiers au deuxième degré, mais traversé par une profonde tristesse. Un cinéaste discret, impatient parfois, qui parlait peu et installait davantage une atmosphère qu’il ne multipliait les indications aux acteurs.
Sur un tournage, Djaad lui avait lancé : « Samir, tu vas trop vite. » L’anecdote résume peut-être une manière de filmer : chez lui, même le temps devait prendre son temps.
La caméra fixe, les silences, la lenteur, les êtres enfermés dans leur condition : plusieurs interventions ont dessiné les contours d’un cinéma immédiatement identifiable. À propos de Terre de vengeance, l’un des participants évoque même un film « testament », où le grillage revient comme une figure de l’enfermement : sortir de prison ne signifie pas nécessairement être libre. Plus tard dans l’échange, l’expression de « néoréalisme social » surgira pour qualifier ce regard posé sur les vies empêchées et les destins cabossés.
Mais derrière la gravité de l’œuvre, les proches racontent un homme qui faisait rire. Meriem Medjkane évoque les plaisanteries échangées entre amis, presque comme une protection contre le chagrin. Puis la voix se brise. Elle se souvient d’une relation faite de tendresse et de pudeur, d’un homme lié à sa famille depuis longtemps, d’un scénario reçu auquel elle avait répondu sans hésiter qu’elle serait du film. Et puis, dit-elle simplement, « il est parti ».
Amina Salem Castaing raconte, elle aussi, la difficulté laissée par ce départ. Le projet avait obtenu des soutiens et rencontré l’adhésion des comités de sélection. Mais que faire d’un film lorsque son auteur n’est plus là ? Le confier à un cinéaste qui imiterait son style n’avait pas de sens ; le donner à quelqu’un qui se l’approprierait au point d’en faire autre chose non plus. La lecture publique est alors apparue comme une troisième voie : ne pas fabriquer artificiellement le film, mais permettre à l’œuvre d’exister malgré tout.
D’autres souvenirs complètent le portrait : Passage à niveau, nourri par l’univers familial des cheminots ; La Vie d’après ; les tournages, les projets encore à venir, cette fidélité aux jeunes qu’il accompagnait et ce besoin presque vital de continuer à filmer. L’émotion de la rencontre tient peut-être là : chacun parlait autant de l’homme disparu que des films qui auraient encore pu naître.
À Béjaïa, ce 1er octobre, Anis Djaad n’était donc pas seulement l’objet d’un hommage. Il redevenait, par la voix des autres, un cinéaste au travail. Son dernier film n’existe pas sur un écran, mais quelques dizaines de minutes durant, ses personnages ont respiré dans une salle.
Et dans ce cinéma qui dépasse le film, l’absence a peut-être trouvé sa forme la plus juste : celle d’une œuvre encore capable de rassembler, de bouleverser et de continuer.





