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« Back to Town » : un acte de résistance contre l’amnésie

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"Back to Town" : un acte de résistance contre l’amnésie

Avec Back to Town, Djamel Lakhal signe un film à la fois modeste dans ses moyens et ambitieux dans son geste : sauver de l’oubli une mémoire musicale fragile, presque effacée, en la confrontant au présent. Consacré au groupe Play Boys de Batna — formation emblématique des années 1960 —, le documentaire, projeté ce samedi à la cinémathèque d’Alger en présence de son scénariste, déploie un récit où la nostalgie n’est jamais une fin en soi, mais le point de départ d’une interrogation plus large sur la transmission et la survivance des élans collectifs.

Le dispositif narratif repose sur une rencontre féconde : celle de jeunes musiciens d’aujourd’hui avec d’anciens membres du groupe, restés silencieux pendant des décennies. De ce face-à-face naît une tension riche. Il ne s’agit pas seulement de rejouer le passé, mais de mesurer ce qui, de celui-ci, peut encore faire sens aujourd’hui. La musique devient alors un langage commun, un terrain de reconnaissance mutuelle, mais aussi un révélateur des fractures du temps.

Le film avance sur une ligne de crête délicate, entre documentaire et mise en scène. À travers des images d’archives rares et des témoignages poignants, il ressuscite l’aventure de ce groupe mythique. Les Play Boys n’étaient pas qu’un simple orchestre ; ils incarnaient une jeunesse batnéenne ouverte sur le monde, capable de s’approprier le rock occidental pour le faire résonner dans l’Algérie post-indépendance.

Sur le plan formel, Back to Town impressionne par la qualité de sa réalisation. La photographie, attentive aux visages comme aux paysages, inscrit Batna dans une temporalité suspendue, entre permanence et effacement. Le travail sonore, particulièrement maîtrisé, restitue avec justesse la texture des répétitions, des silences et des récits. Le montage, quant à lui, tisse un fil narratif cohérent entre les différentes strates du film.

Le documentaire révèle une Batna que les moins de quarante ans ne connaissent plus : une ville où les cinémas étaient pleins, où les orchestres répétaient dans les garages et où la culture constituait un espace de liberté naturel. Aujourd’hui assagis par le temps, les membres du groupe racontent avec une étincelle dans les yeux cette époque de « fureur de vivre », où l’on pouvait être rockeur à Batna sans que cela paraisse une anomalie.

Visuellement, le film joue sur les contrastes : la lumière crue du présent répond au grain sépia des photographies de jeunesse. La bande-son, centrale, redonne vie à des morceaux que l’on croyait disparus, prouvant que la mémoire auditive est l’une des plus résistantes à l’oubli.

"Back to Town" : un acte de résistance contre l’amnésie

Le réalisateur est conscient des imperfections du film. Pourtant, c’est peut-être là que réside sa force. Back to Town ne prétend pas reconstituer une histoire définitive ; il en propose plutôt une version sensible et subjective, traversée par les manques et les silences. Il adopte ainsi une démarche rare dans le cinéma algérien contemporain : celle d’un regard qui accepte de ne pas tout maîtriser et qui fait de l’incertitude un moteur narratif.

Au-delà du portrait d’un groupe oublié, le film interroge, en creux, le rapport d’une société à sa propre mémoire culturelle. Que reste-t-il des élans artistiques d’une époque ? Que devient une génération quand elle cesse de transmettre ? Djamel Lakhal ne répond pas frontalement à ces questions. Il préfère laisser la musique, les regards et les silences esquisser une réponse.

Plus qu’un film sur la musique, Back to Town est un acte de résistance contre l’amnésie collective. Il rappelle que Batna fut une terre de création hybride, à la croisée du patrimoine chaoui et de la modernité électrique.« Back to Town » est une œuvre nécessaire. Elle nous rappelle que pour imaginer l’avenir d’une Algérie culturelle vivante, il faut d’abord rouvrir les boîtes à instruments de ceux qui, comme les Play Boys, ont un jour osé faire du bruit pour exister.

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