Elaine Mokhtefi est partie. Avec elle, l’Algérie perd l’une de ses citoyennes les plus tenaces, une femme qui, bien qu’issue d’un autre continent, avait fait de la cause algérienne l’un des combats majeurs de sa vie. Militante anticolonialiste, journaliste, interprète, organisatrice et témoin privilégiée d’une époque où Alger était devenue la capitale des luttes de libération, elle s’est éteinte à l’âge de 98 ans, après avoir consacré une grande partie de son existence à l’Algérie.
Née Elaine Klein en 1928 à New York, la jeune Américaine découvre très tôt les combats contre le racisme, la guerre et le colonialisme. Au début des années 1950, alors que le monde est encore plongé dans la guerre froide et que les mouvements anticoloniaux prennent de l’ampleur, elle s’engage aux côtés des militants qui contestent l’ordre établi.
C’est dans ce milieu militant qu’elle rencontre les Algériens engagés dans la lutte pour l’indépendance. Peu à peu, la cause algérienne devient la sienne. Son engagement la conduira de Paris à New York, au siège des Nations unies où elle travaille avec la délégation algérienne, puis à Accra, au Ghana, où elle rencontre Frantz Fanon. Elle y côtoie également plusieurs figures de la lutte anticoloniale africaine.
En 1962, quelques semaines seulement après l’indépendance de l’Algérie, Elaine Mokhtefi arrive à Alger. Elle ne vient pas en simple observatrice. Elle veut participer à la construction du nouvel État. Elle y trouve, selon ses propres mots et ceux qui ont raconté son parcours, un pays dans lequel elle a le sentiment d’avoir enfin trouvé sa place.
Elle travaille dans plusieurs secteurs de la jeune administration, notamment dans l’information et la presse. Elle devient journaliste, interprète, intermédiaire et organisatrice. À l’Agence Presse Service, comme dans les structures de l’État, elle multiplie les fonctions et les rencontres. Elle est au cœur d’une Alger bouillonnante, ouverte aux mouvements de libération et aux militants venus du monde entier.
En 1969, elle participe à l’organisation du premier Festival panafricain d’Alger, événement historique qui réunit à Alger des artistes, intellectuels et militants venus d’Afrique et de la diaspora. La ville est alors l’un des grands carrefours des luttes anticoloniales et anti-impérialistes. Elaine Mokhtefi est au cœur de cette effervescence.
C’est également dans cette Alger devenue la « Mecque des révolutionnaires » qu’elle contribue à l’installation du bureau international des Black Panthers. Elle devient l’une des principales interfaces du mouvement avec les autorités algériennes et joue un rôle dans l’accueil d’Eldridge Cleaver et d’autres militants américains. Son appartement, ses réseaux, son travail d’interprète et ses contacts avec les responsables algériens font d’elle une figure singulière de cette capitale internationale de la révolution.
Mais cette histoire algérienne, aussi intense soit-elle, connaît une rupture brutale.
Elaine Mokhtefi est proche de Zohra Sellami, qui deviendra l’épouse d’Ahmed Ben Bella après le coup d’État de 1965. Lorsque les rapports de force politiques se durcissent, les services de sécurité lui demandent de devenir leur informatrice auprès du couple. Elle refuse.
Son refus lui coûtera cher. En 1974, après plusieurs années passées en Algérie, elle est contrainte de quitter le pays. Elle part avec Mokhtar Mokhtefi, ancien membre de l’ALN, qu’elle épousera par la suite. L’Algérie qu’elle avait choisie comme terre d’adoption lui ferme alors ses portes.
Elle n’en cessera pourtant jamais de parler, de suivre l’actualité et de défendre l’histoire de ce pays auquel elle avait consacré une partie essentielle de sa vie.
Il lui faudra attendre plus de quatre décennies avant de pouvoir revenir à Alger. Quarante-quatre ans après son départ forcé, Elaine Mokhtefi retrouve l’Algérie. Son retour est chargé d’émotion. Mokhtar, son compagnon de vie, est mort en 2015 et ne sera pas à ses côtés pour revoir ce pays qu’ils avaient tant aimé.
En 2019, la publication de son livre « Alger, capitale de la révolution. De Fanon aux Black Panthers », aux éditions La Fabrique, permet de retrouver, à travers son regard, une partie de cette histoire exceptionnelle. Paru en mai 2019, l’ouvrage raconte ses années algériennes, les espoirs de l’indépendance, les luttes anticoloniales, les rencontres avec les grandes figures de l’époque et l’effervescence d’une Alger devenue, pendant quelques années, l’un des centres de la révolution mondiale.
J’avais eu l’occasion, à l’époque de la sortie de l’édition de son livre chez Barzakh, de revenir sur cette trajectoire hors du commun. Ce qui frappait alors dans son récit, c’était l’absence de rancœur. Elaine Mokhtefi racontait ses années algériennes avec leurs enthousiasmes, leurs combats, mais aussi leurs désillusions, sans jamais renier le choix fondamental de sa vie : celui d’avoir épousé la cause algérienne.
Elle avait porté cette cause bien au-delà des frontières de l’Algérie, à un moment où son indépendance était encore un combat à gagner. Elle l’avait défendue dans les enceintes internationales, accompagnée dans les réseaux militants et contribué à la faire connaître auprès des mouvements anticoloniaux du monde entier.
Longtemps, l’Algérie ne lui avait pas accordé la nationalité qu’elle avait pourtant souhaitée dès les premières années de l’indépendance. En juillet 2026, à 98 ans, Elaine Mokhtefi est finalement devenue officiellement citoyenne algérienne.
Quelques semaines plus tard, elle s’en est allée.
L’histoire aura ainsi refermé, d’une manière presque symbolique, une boucle commencée au lendemain de l’indépendance : celle d’une jeune Américaine venue à Alger pour contribuer à la construction d’un pays nouveau et qui, jusqu’au bout, n’a jamais cessé de considérer l’Algérie comme une part essentielle de son histoire.
Elaine Mokhtefi est partie. Mais celle qui avait choisi l’Algérie bien avant que l’Algérie ne la choisisse officiellement restera liée à son histoire. L’Algérie ne perd pas seulement une militante anticolonialiste, une journaliste ou une témoin de son époque. Elle perd l’une de ses citoyennes les plus singulières et les plus tenaces.





