À l’occasion de la 21e édition des Rencontres cinématographiques de Béjaïa, Olfa Lamloum est venue présenter, lors d’une séance spéciale à la Cinémathèque de Béjaïa, son documentaire The Sea Road to Gaza. À l’issue de la projection, la réalisatrice est revenue longuement sur l’interception de la flottille, sa détention, la fabrication du film et la dimension internationale de cette mobilisation.
24H Algérie : Le film s’arrête avant votre arrestation. Pouvez-vous nous raconter ce qui s’est passé après, notamment votre interception et votre détention ?
Olfa Lamloum : Nous avons été interceptés dans la nuit du 1er au 2 octobre. Tous les bateaux ont été interceptés. Le dernier se trouvait, si je me souviens bien, à une trentaine de kilomètres de la zone.
Notre bateau a été pris d’assaut par une douzaine d’hommes armés. Ils sont montés à bord. Nous avons ensuite été conduits vers Ashdod. Le trajet a duré environ dix heures. Nous sommes restés tout ce temps sur le bateau.
Nous avons été fouillés, dépouillés de nos affaires, interrogés et violentés. Certains ont été tabassés. Comme on a pu le voir dans les images diffusées, nous avons pratiquement tous été contraints de rester par terre, en plein soleil. Certains sont restés jusqu’à cinq heures dans cette position.
J’ai eu la chance de rencontrer une avocate. Dès notre interception, il y avait une préparation juridique et des avocats étaient présents.
Ils ont ensuite essayé de faire pression sur nous pour que nous signions un document affirmant que nous avions violé le territoire israélien. La consigne était de ne pas signer. Nous avons refusé.
Nous avons alors été conduits dans une prison du Néguev. Après tout cela, ils nous ont emmenés dans des bus et des camionnettes.
Dans quelles conditions avez-vous été détenus ?
Nous avons passé cinq jours dans cette prison. C’est un immense centre de détention.
Les femmes étaient dans un bloc et les hommes dans un autre. Dans notre bloc, il y avait plus de treize cellules. Nous étions dans la cellule numéro un et nous étions quinze.
Il y avait plusieurs nationalités : des Sud-Africaines, des Italiennes, des Espagnoles, des Allemandes… Nous avons passé cinq jours ensemble.
Nous n’avions plus nos affaires personnelles. Il y avait aussi la question des personnes malades, notamment celles qui suivaient des traitements pour des maladies chroniques.
Mais ce que je retiens surtout, au-delà de la violence, c’est ce que représente un tel système carcéral. Il est conçu pour briser les personnes et leur imaginaire. C’est du béton partout, des barbelés, des chiens, des hommes et des femmes armés.
Pour beaucoup d’entre nous, paradoxalement, l’un des moments les plus douloureux a été celui du départ, lorsqu’il a fallu quitter cet endroit et les personnes avec lesquelles nous avions partagé cette expérience.
Quel sentiment avez-vous éprouvé lorsque vous êtes rentrée chez vous après cette expérience ?
D’abord, une immense fatigue. Nous avions tous perdu du poids. Nous n’avions pas l’habitude de naviguer dans de telles conditions. Nous dormions mal, nous mangions mal et nous vivions constamment dans l’incertitude et le stress.
Puis, progressivement, on réalise quelque chose : lorsqu’on participe à une action collective, il existe une énergie extraordinaire. On est porté par les autres.
Sur le plan personnel, cette expérience a renforcé ma détermination à poursuivre cet engagement.
Ce qui me paraît extrêmement important dans cette flottille, c’est justement sa dimension collective et la rencontre entre des militants et militantes du Sud et du Nord.
Les gens étaient venus avec des histoires et des motivations très différentes. Il y avait des personnes engagées contre le racisme, d’autres autour de la justice climatique, d’autres encore issues de traditions militantes ou religieuses différentes.
Ce qui était remarquable, c’était la capacité de cette mobilisation à fédérer toutes ces personnes autour d’une cause centrale, qui est aussi une cause anticoloniale.
Nous avons noué des liens extrêmement forts, des liens d’amitié qui continuent après l’expédition. C’est aussi cela, la force de cette première mission et des missions qui suivront.
Comment avez-vous tourné et surtout comment avez-vous réussi à conserver les images ? Aviez-vous pensé le film avant le départ ou s’est-il construit pendant l’expédition ? Teniez-vous une sorte de journal de bord ?
Je suis partie filmer avec mon téléphone. Je voulais disposer d’un dispositif extrêmement léger qui me permette de filmer facilement, parce que je devais pouvoir bouger dans tous les sens. J’ai l’habitude de filmer sans trépied. Le téléphone me permettait de capter très facilement ce qui se passait autour de moi. Il est devenu une sorte de prolongement de moi-même. Au départ, ce que j’avais en tête était d’abord de documenter.
J’avais aussi un parti pris : j’avais décidé de ne pas me filmer et de ne pas me mettre en scène. Même la voix off est arrivée beaucoup plus tard. Au départ, il n’y en avait pas.
C’est après des discussions avec des amis que l’on m’a convaincue d’assumer davantage ma propre position dans le film. Cela s’est notamment traduit par cette voix off.
Je voulais qu’elle reste sobre. Le film ne parle pas de moi. Mon premier parti pris était précisément de ne pas parler de moi, mais de documenter une action.
Et comment avez-vous protégé les images tournées avec votre téléphone ?
Avant mon départ, je m’étais organisée pour que ce que je filmais puisse être sauvegardé à distance. Je collabore avec une plateforme entre la Tunisie et le Liban, et nous avions préparé un système permettant d’enregistrer les images pratiquement au fur et à mesure.
Tout ce que je filmais était donc sauvegardé, parce que je savais qu’une interception pouvait avoir lieu à un moment ou à un autre. Il fallait être préparés jusqu’à la dernière minute.
En filmant, il était également devenu assez clair que le film prendrait la forme d’une sorte de journal. Cela m’a semblé être la meilleure manière de restituer la mission.
Ensuite, il y a évidemment eu le travail de montage. J’ai beaucoup discuté avec le monteur. Nous étions rarement d’accord immédiatement, mais ces discussions étaient toujours enrichissantes et nous finissions par trouver un terrain commun.
Le film accorde beaucoup de place aux femmes, mais également à l’internationalisme. Cette dimension était-elle centrale pour vous ?
Oui. Il y a les luttes des femmes, bien sûr, mais il y a aussi cette question de l’internationalisme, qui est peut-être l’un des points les plus importants du film.
Nous vivons dans un monde globalisé. Le capitalisme globalise tout. Dès lors, l’idée que la lutte ne peut être qu’internationale devient une question centrale.
Et cette solidarité internationale se déploie également dans le temps.
C’est pour cela que le témoignage de la Chilienne dans le film me paraît très fort. Elle était là avec la photographie de son père. Ce père représente les luttes des années 1970, qui étaient elles-mêmes profondément internationales.
Le coup d’État au Chili avait bouleversé des militants et militantes partout dans le monde. Il existe donc une continuité générationnelle dans ces luttes internationales.
La question palestinienne dépasse la religion. Elle dépasse l’arabité. Elle dépasse une seule question nationale. Elle va au-delà.
Et c’est aussi ce que dit la Chilienne dans le film : nous n’avons peut-être pas brisé le blocus, mais nous avons gagné parce que cela va continuer.





