Présenté en première internationale à Marseille après avoir fait l’ouverture du festival du film méditerranéen de Annaba, le huitième long-métrage de Rabah Ameur-Zaïmeche a suscité des réactions contrastées à Bejaïa à l’occasion des Rencontres cinématographiques de la ville. Certains lui reprochent une représentation de l’Algérie jugée trop éloignée de ses réalités. D’autres saluent au contraire la liberté d’un cinéaste qui refuse de se laisser enfermer dans les codes attendus. Au-delà des désaccords, une question demeure : un réalisateur doit-il nécessairement raconter son pays selon le regard que nous voudrions porter sur lui ?
Rabah Ameur-Zaïmeche n’est décidément pas un cinéaste que l’on peut facilement enfermer dans une case. Avec Route algéricaine, son huitième long-métrage, le réalisateur franco-algérien poursuit une œuvre construite depuis plus de vingt ans autour des déplacements, des marges, des appartenances et des identités qui se croisent. Mais cette fois, il déplace son cinéma vers le Sahara algérien et choisit la forme du road-movie pour raconter une histoire de survie, de rencontres et de fraternité.
Le film suit Slimane, un chauffeur routier vieillissant et malade, et Smaïn, son assistant, chargés d’acheminer une cargaison au fin fond du Sahara. Leur camion est attaqué et volé. Laissé pour morts, le duo est découvert par Anna, une jeune chercheuse, et Sofiane, son compagnon, qui leur portent secours. Le récit s’enfonce alors avec eux dans l’immensité du désert.
Mais Route algéricaine ne se réduit pas à cette intrigue. Le Sahara y devient un espace de déplacement, de rencontres et d’épreuve. Zaïmeche y fait cohabiter le road-movie, le récit d’aventure, le drame, l’humour, la musique et une forme de méditation sur les hommes et les territoires.
Une Algérie vue depuis plusieurs rives
Quelques mois avant les premières critiques qui allaient accompagner le film, Rabah Ameur-Zaïmeche expliquait, dans un entretien publié dans la gazette du festival de Annaba, son rapport à cette Algérie qu’il filme. «Il s’agit d’abord de traverser l’Algérie comme un vaste territoire, un immense pays où les paysages se perdent à l’horizon, avec de l’air et de grands ciels bleus… », disait-il.
Mais derrière cette traversée physique, le réalisateur revendiquait également une forme d’émerveillement devant un pays qu’il décrit comme « un pays de rêve », une nation en construction, un peuple qui se relève « des débris des guerres, de la colonisation, de sa brutalité, de ses souffrances ». Il résumait alors son projet en une formule qui éclaire aussi le titre du film : Route algéricaine, disait-il, c’est « l’Algérie avec un rêve américain en plus, mais sans sa folie prédatrice ».
Une proposition artistique qui, précisément parce qu’elle est personnelle, ne pouvait probablement pas faire l’unanimité.
Né à Beni Zid, dans la région de Skikda, et arrivé en France à l’âge de deux ans, Rabah Ameur-Zaïmeche appartient à cette histoire particulière des Algériens partis vivre en France et de leurs descendants, de ces hommes et de ces femmes dont l’expérience s’est construite entre plusieurs espaces culturels.
Son regard sur l’Algérie ne peut donc être exactement celui d’un cinéaste qui y aurait vécu toute sa vie. Mais il n’est pas davantage celui d’un étranger venu découvrir un territoire. Il est le regard d’un homme qui revendique une relation intime avec ce pays. « L’Algérie est mon pays natal, le pays de mon enfance, et la terre où je veux être enterré », confiait-il à son interwieveur.
Et lorsqu’on lui demandait comment il avait travaillé ce regard, entre distance et appartenance, sa réponse était peut-être la plus révélatrice de toutes : «Mon regard n’est pas du tout travaillé, c’est encore celui d’un môme de cinq ans, qui s’émerveille de la beauté du monde !»
Une réception qui divise
Le film n’a pourtant pas été reçu de la même manière par tous. Plutôt bien apprécié à Annaba, ce n’était pas le cas à Béjaïa. Une partie des critiques et du public lui a reproché une vision de l’Algérie jugée trop éloignée de ses réalités sociales, géographiques et historiques. Twala rapporte notamment que certains spectateurs ont vu dans le film une «Algérie de carte postale» et ont parlé de clichés «auto-orientalistes». Dans L’Expression, la critique publiée ce 1er octobre est encore plus sévère, contestant notamment la cohérence du récit, les dialogues, certaines situations et ce qui est décrit comme des velléités « néo-orientalistes ». Le journal conclut à un film « entièrement raté ».
Ces critiques ont évidemment leur place. Un film n’est pas au-dessus du débat. On peut discuter son scénario, ses dialogues, ses personnages, ses choix esthétiques ou sa représentation d’un pays. On peut même considérer qu’un réalisateur s’est trompé.
Mais il y a une différence entre critiquer une œuvre et vouloir assigner à son auteur le regard qu’il devrait porter sur le monde. Et c’est là que le débat autour de Route algéricaine devient intéressant.
Le droit à une autre vision
Pourquoi un cinéaste algérien ou issu de l’immigration algérienne devrait-il nécessairement produire une représentation conforme à ce que les uns ou les autres attendent de lui ? Pourquoi faudrait-il choisir entre une vision exclusivement française de l’Algérie et une vision exclusivement algérienne de la France ?
Il existe aussi une culture de l’entre-deux. Une culture faite de passages, de mélanges, de contradictions, d’héritages multiples. Une culture qui n’est ni moins algérienne parce qu’elle s’est construite en France, ni moins française parce qu’elle conserve un lien avec l’Algérie. C’est précisément cette liberté-là qu’il faut aussi laisser au cinéma.
Ameur-Zaïmeche ne prétend d’ailleurs pas livrer un documentaire sur l’Algérie. Il fait une œuvre de fiction, avec ses propres codes, ses références, ses obsessions et ses libertés. Et son film ne vient pas sans histoire. Depuis Wesh Wesh, qu’est-ce qui se passe ? jusqu’à Dernier Maquis, Histoire de Judas ou Le Gang des Bois du Temple, son cinéma n’a cessé de se déplacer entre les genres et les territoires. Une analyse publiée récemment à l’occasion de la rétrospective que lui a consacrée le FIDMarseille souligne justement cette capacité à maintenir plusieurs possibilités ouvertes dans un même cinéma.
Route algéricaine prolonge cette démarche. Le film peut déplaire. Il peut même être considéré comme un échec artistique. Mais son auteur a aussi le droit de tenter autre chose, de prendre des risques, de sortir des chemins qu’on lui connaît et de regarder l’Algérie depuis son propre point de vue.
C’est d’ailleurs ce que souligne une lecture beaucoup plus favorable publiée par Cineuropa, qui décrit le film comme un road-movie « singulier et très libre » et insiste sur une démarche cinématographique qui refuse les préjugés et les normes.
Ne pas confondre désaccord et interdiction de regarder autrement
On peut ne pas aimer Route algéricaine. On peut trouver son scénario fragile, ses dialogues artificiels ou certaines de ses représentations discutables. Mais on ne peut pas demander au réalisateur de refaire le film selon nos propres standards.
La création artistique est aussi le droit de prendre un chemin que nous n’aurions pas choisi. Et si certains spectateurs considèrent que Zaïmeche s’est trompé dans sa manière de raconter l’Algérie, rien ne les empêche de produire à leur tour les films qui racontent celle qu’ils veulent montrer.
C’est peut-être même la meilleure réponse au désaccord artistique : faire, créer, proposer une autre vision. Car l’Algérie n’appartient pas à un seul regard. Pas plus qu’elle ne devrait appartenir à une seule manière de la raconter.
Entre ceux qui vivent ici, ceux qui sont partis, ceux qui sont revenus et ceux qui ont grandi de l’autre côté de la Méditerranée, il existe une multitude de rapports à ce pays. Rabah Ameur-Zaïmeche revendique le sien. On peut le discuter. On peut le contester. On peut ne pas le partager. Mais lui laisser le droit de l’explorer est aussi une manière de défendre la liberté du cinéma.





