Ancien moudjahid et figure discrète mais influente de la diplomatie algérienne, Noureddine Djoudi est décédé le 15 mars 2026 à l’âge de 92 ans. Avec lui disparaît l’un des derniers représentants d’une génération passée sans transition de la lutte anticoloniale à la construction de l’État indépendant et de sa présence sur la scène internationale.
Une jeunesse dans le tumulte de la guerre
Né en 1934 à Essaouira, au Maroc, au sein d’une famille algérienne expatriée, Noureddine Djoudi grandit dans un environnement marqué par les idées nationalistes. Comme nombre de jeunes de sa génération, il est sensibilisé très tôt à la cause indépendantiste à travers les réseaux associatifs et éducatifs, notamment les scouts musulmans algériens, qui jouent alors un rôle important de formation civique et politique.
Cette trajectoire illustre un phénomène souvent méconnu : la construction d’une conscience nationale algérienne au-delà des frontières du territoire colonisé, dans les diasporas maghrébines et étudiantes.
Étudiant en France, militant international
En 1951, il part étudier l’anglais à Montpellier. Le séjour en métropole française constitue pour lui une étape déterminante. Il y découvre la vie étudiante, fréquente les milieux anticolonialistes et forge une vision critique du système colonial.
Très vite, son engagement dépasse le cadre universitaire. Au milieu des années 1950, il rejoint les réseaux du Front de libération nationale, participant à l’effort diplomatique et politique visant à internationaliser la cause algérienne.
Envoyé à Londres puis aux États-Unis, il contribue à la stratégie du FLN consistant à gagner le soutien des opinions publiques et des gouvernements étrangers. Cette « diplomatie de guerre », faite de rencontres, de conférences et d’actions de propagande, constitue l’un des fronts essentiels de la lutte pour l’indépendance.
Au cœur de l’appareil politico-militaire
Durant la guerre, Djoudi travaille au commissariat politique de l’état-major de l’Armée de libération nationale. À ce poste, il participe aux efforts de coordination entre le commandement militaire et les instances politiques, dans un contexte marqué par des tensions internes et des rivalités de leadership.
Il sera également témoin des relations complexes entre l’état-major de l’ALN et le Gouvernement provisoire de la République algérienne, révélatrices des débats sur la direction du mouvement indépendantiste.
Une rencontre emblématique avec Nelson Mandela
En 1961, dans les camps d’entraînement de l’ALN au Maroc, il rencontre Nelson Mandela, alors militant de l’African National Congress. Djoudi sert d’interprète lors de cette visite destinée à organiser la formation militaire de cadres sud-africains.
Cet épisode symbolise la dimension panafricaine et internationaliste de la Révolution algérienne, qui fit du pays un point d’appui pour de nombreux mouvements de libération du continent.
Diplomate de l’Algérie indépendante
Après l’indépendance en 1962, Noureddine Djoudi rejoint la jeune diplomatie algérienne. Comme beaucoup d’anciens militants du FLN, il participe à la mise en place d’un appareil diplomatique appelé à défendre les positions d’un État nouveau sur la scène internationale.
Sa carrière le conduit à exercer diverses responsabilités, notamment au sein de l’Organisation de l’unité africaine, où il contribue aux débats sur les équilibres régionaux et les politiques de coopération. Il terminera son parcours comme ambassadeur à La Haye, au début des années 2000.
Ses contemporains décrivent un diplomate méthodique, discret, attaché à une conception exigeante de la souveraineté nationale et du non-alignement.
Gardien de la mémoire révolutionnaire
Après sa retraite, Djoudi demeure actif dans le débat public et associatif. À la tête d’une organisation dédiée à la mémoire de la Révolution algérienne, il multiplie les interventions pour rappeler l’importance des solidarités internationales qui avaient accompagné la lutte pour l’indépendance.
Dans ses prises de parole, il souligne souvent le rôle des jeunes générations dans la transmission de cet héritage, insistant sur la nécessité de préserver une diplomatie indépendante dans un monde marqué par de nouvelles rivalités géopolitiques.
La disparition d’une génération
Avec la mort de Noureddine Djoudi disparaît un représentant d’une génération passée sans transition du combat clandestin aux chancelleries. Ces diplomates, formés dans l’épreuve de la guerre et de la décolonisation, ont contribué à inscrire l’Algérie dans les grands débats du XXᵉ siècle : non-alignement, soutien aux mouvements de libération, construction d’une solidarité africaine et tiers-mondiste.
Leur héritage continue d’influencer les orientations de la politique extérieure algérienne, marquée par une méfiance vis-à-vis des ingérences et une préférence pour les solutions politiques dans les crises régionales.
Discret mais constant dans son engagement, Noureddine Djoudi laisse ainsi l’image d’un diplomate pour qui l’action internationale demeurait indissociable de l’histoire révolutionnaire de son pays — l’un des bâtisseurs silencieux d’une diplomatie née dans la lutte et forgée dans la durée.










