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Terminus ’60 de Sid Ahmed Semiane: l’Histoire au ras des vies

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Terminus 60 de Sid Ahmed Semiane: l’histoire au ras des vies

Avec Terminus ’60, Sid Ahmed Semiane, connu par son diminutif SAS, prend un parti pris risqué, presque à contre-courant des récits historiques classiques : raconter le Manifestations du 11 décembre 1960 non pas par ses figures héroïques ou ses grands tournants politiques, mais par ses marges, ses anonymes, ses absents.

Le 11 décembre 1960 appartient à la mémoire collective comme un soulèvement populaire décisif, prélude irréversible à l’indépendance. Un moment où la rue algérienne, dans un élan massif, a rendu visible l’inéluctable fin de la colonisation. Mais plutôt que de redire cette « grande histoire », SAS choisit de la fissurer.

Son film — long de 2h19 — s’attarde sur des trajectoires fragmentaires, souvent inachevées, parfois même impossibles à reconstituer. Il ne documente pas seulement un événement : il interroge ce qui en reste, ce qui s’efface, ce qui résiste encore.

Au cœur du dispositif, un territoire : Belcourt. Ou plus précisément Belcourt, avec son centre névralgique, Laâqiba, cette rue marchande que la sociologue Fatma Oussedik décrit comme « le cœur palpitant du quartier ». C’est de là que surgissent les corps, les cris, la foule — ces images que le cinéma a figées, notamment dans La Bataille d’Alger. Mais ici, elles changent de nature : la fameuse descente vers le boulevard — aujourd’hui boulevard Mohamed Belouizdad, autrefois rue de Lyon — cesse d’être une image iconique pour redevenir un lieu, concret, situé, habité.

Et c’est là que le film trouve sa force : dans ce déplacement du regard.

Plutôt que d’accumuler les archives, SAS suit des quêtes. Celle de Youssef Boroubi, à la recherche de la tombe de la jeune Saliha Ouatiki, 13 ans, première martyre des manifestations — tombe introuvable au cimetière de Sidi M’hamed. Celle de Houria Kaifi, qui se reconnaît sur une photographie de Paris Match et tente, en vain, de retrouver cette image au musée d’El Moudjahid. Ou encore celle de Réda Amrani, confronté à un vide troublant : aucune trace d’inhumation entre le 10 et le 16 décembre 1960 dans les registres du cimetière d’El Kettar.

Ces absences ne sont pas des failles du film — elles en sont le sujet même. Terminus ’60 met en scène une mémoire trouée, lacunaire, où l’histoire officielle se heurte à l’effacement administratif, à la disparition des corps, à l’impossibilité de prouver.

En contrepoint, les témoignages viennent ancrer le récit dans une matérialité brute. Celui de Sid Ali Azzougui, dont l’altercation avec un partisan de l’Algérie française déclenche la première étincelle, rappelle que les soulèvements naissent souvent d’un geste minuscule, presque banal. Que l’histoire bascule parfois dans l’ordinaire.

Mais le film ne cède jamais à la tentation de la reconstitution spectaculaire. Il préfère la lenteur, la répétition, parfois même l’égarement. À ce titre, sa durée — 2h19 — peut dérouter. Elle est pourtant cohérente avec son projet : prendre le temps de chercher, de ne pas trouver, de revenir.

C’est peut-être là que Terminus ’60 divise. Là où certains verront une rigueur, d’autres pourront y percevoir une forme de dispersion, voire une certaine insistance. Mais cette errance est aussi une position politique : refuser la simplification, refuser le récit clos.

Car ce que montre, en creux, le film de Semiane, c’est que le 11 décembre 1960 ne se résume pas à une date. C’est un « surgissement » — du peuple,- comme le rappelle Fatma Oussedik- un moment où l’invisible devient irréversible.

Un terminus, peut-être. Mais surtout un point de bascule.

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