La disparition de Jean Ziegler, décédé le 10 juin 2026 à Genève à l’âge de 92 ans marque la fin d’une des plus grandes voix critiques du XXᵉ et du début du XXIᵉ siècle. Sociologue, écrivain, ancien parlementaire suisse, rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, militant infatigable contre les injustices du monde, il aura consacré sa vie à défendre les peuples dominés, à dénoncer les ravages du capitalisme financier et à porter la parole des sans-voix.
Pour l’Algérie, Jean Ziegler n’était pas seulement un intellectuel de renommée internationale. Il était un ami sincère, un compagnon de route fidèle, un homme qui n’a jamais cessé d’exprimer son admiration pour la lutte du peuple algérien et pour les idéaux de libération nationale qui ont porté la Révolution de Novembre.
Dès les années de la guerre d’indépendance, Jean Ziegler s’engage aux côtés des mouvements de libération qui secouent alors le monde colonial. À une époque où de nombreuses puissances occidentales regardaient avec méfiance les combats anticoloniaux, il prend clairement position en faveur du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. L’Algérie occupe une place particulière dans cet engagement.
Il s’intéresse très tôt à l’expérience révolutionnaire algérienne, à l’Armée de libération nationale (ALN) et aux transformations politiques qui accompagnent la naissance du nouvel État indépendant. Pour lui, la victoire algérienne de 1962 constitue bien davantage qu’une indépendance nationale : elle représente l’un des grands triomphes historiques des peuples du Sud face à la domination coloniale.
Les liens de Jean Ziegler avec l’Algérie se renforcent après l’indépendance. Il noue des relations profondes avec plusieurs figures majeures de l’histoire politique algérienne. Parmi elles figure particulièrement Ahmed Ben Bella, premier président de l’Algérie indépendante, qu’il admirait pour son engagement tiers-mondiste et sa volonté de construire un ordre international plus juste.
Tout au long de sa vie, Ziegler évoquera avec respect et affection celui qu’il considérait comme l’un des symboles de l’émancipation des peuples du Sud. Il entretenait également des relations privilégiées avec d’autres dirigeants algériens, notamment Abdelaziz Bouteflika, avec lequel il partageait de nombreuses réflexions sur les rapports Nord-Sud et les enjeux du développement.
Son attachement à l’Algérie trouvait également ses racines dans l’histoire de son propre pays. Jean Ziegler rappelait souvent que la Suisse avait accueilli les négociations qui conduisirent aux Accords d’Évian en mars 1962, ouvrant la voie à l’indépendance algérienne. Il voyait dans cet épisode un moment historique où la diplomatie avait permis de mettre fin à une guerre particulièrement meurtrière et de consacrer la souveraineté du peuple algérien.
Mais Jean Ziegler était avant tout un homme de combat intellectuel. Sa vie bascule véritablement en 1964 lorsqu’il rencontre Ernesto Che Guevara à Genève. Le révolutionnaire cubain lui conseille alors de ne pas partir en Amérique latine rejoindre la guérilla, mais de rester en Suisse pour combattre « au cœur du système ». Cette recommandation deviendra le fil conducteur de toute son existence.
Dès lors, Ziegler entreprend de dénoncer les mécanismes économiques qui, selon lui, perpétuent la domination des peuples pauvres. Dans ses nombreux ouvrages, traduits dans le monde entier, il accuse les multinationales, les marchés financiers et les institutions économiques internationales de nourrir les inégalités, les famines et les injustices.
Son livre « Une Suisse au-dessus de tout soupçon », publié en 1976, puis « La Suisse, l’or et les morts », en 1997, lui valent autant d’admiration que de controverses. Ses prises de position radicales dérangent les élites politiques et économiques, mais renforcent son image d’intellectuel engagé refusant toute compromission.
Auteur d’une vingtaine d’ouvrages, Jean Ziegler est devenu l’un des écrivains suisses les plus lus et traduits de son temps. Son dernier livre, « Où est l’espoir ? », publié en 2024 alors qu’il avait 90 ans, résume parfaitement son héritage intellectuel. Face aux guerres, aux famines, aux catastrophes humanitaires et aux inégalités croissantes, il refusait le fatalisme. Pour lui, l’espoir résidait dans la capacité de résistance des êtres humains.
Cette conviction l’a accompagné jusqu’à son dernier souffle.
L’Algérie perd aujourd’hui un ami fidèle. Le monde perd une conscience rebelle qui n’a jamais accepté l’indifférence face à la souffrance humaine. Jean Ziegler appartenait à cette génération d’intellectuels qui considéraient que penser n’avait de sens que si la pensée servait l’action et la justice.
Son regard sur l’Algérie n’a jamais varié. Il voyait dans son histoire de libération, dans ses sacrifices et dans sa quête de souveraineté, l’une des expressions les plus nobles de la dignité humaine.
Jean Ziegler, durant plus de six décennies, est resté fidèle à ses convictions et à ses amitiés. Un homme qui avait choisi le camp des opprimés, des peuples en lutte et de la justice. Son œuvre demeure. Son combat aussi.










